1 avril, Lc 4, 16-21, Le voile des habitudes se déchire.

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Évangile :

 En ce temps-là,
Jésus vint à Nazareth, où il avait été élevé.
Selon son habitude,
il entra dans la synagogue le jour du sabbat,
et il se leva pour faire la lecture.
On lui remit le livre du prophète Isaïe.
Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :
L’Esprit du Seigneur est sur moi
parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction.
Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres,
annoncer aux captifs leur libération,
et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue,
remettre en liberté les opprimés,
annoncer une année favorable accordée par le Seigneur.

Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit.
Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.
Alors il se mit à leur dire :
« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture
que vous venez d’entendre. »

Commentaires :

Chaque dimanche, quelqu’un se lève pour faire la lecture selon la liturgie de l’Église. Le lecteur énonce la parole comme à l’habitude, le dimanche, avec plus ou moins d’habilité. Les gens entendent les mots comme à l’habitude, mais ils n’y prêtent qu’une attention mitigée. Cela fait si longtemps que tous les dimanches ces mots résonnent dans les églises à travers le monde que la parole annoncée semble perdre prise dans les esprits. Plusieurs sont là par convention, d’autres par habitude, par respect pour la tradition, enfin pour toutes ces raisons autres que la foi en cette parole. Pourtant avec un peu de foi, nos oreilles seraient brûlantes d’entendre cette parole qui donne un sens à nos vies, à notre histoire. Nous en arrivons à préférer le néant et aimer le mensonge sans trop nous en rendre compte. Pourtant comme nous l’enseigne Jésus : ‘Je vous le dis en vérité, si vous avez de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Déplace-toi d’ici à là, et elle se déplacera, et rien ne vous sera impossible.’ (Mt 17, 20) Alors pourquoi tant de difficulté à déplacer notre corps, à le sortir du lit pour se rendre avec joie écouter la parole de Dieu. Pourquoi peinons-nous tant à tendre la main vers l’autre pour l’autre, à soulever nos pièces tapies dans nos trésors pour les partager? 

Comme d’habitude, le lecteur s’avance. La première lecture terminée vient le psaume et l’évangile. Comme d’habitude, nous sortons de là comme le dimanche auparavant et nous retournons à nos affaires, le lecteur comme les fidèles. La parole roule au-dessus des têtes comme les vagues sur le bord du rivage. Un doux clapotis qui se fait entendre depuis des siècles et auquel on devient sourd par habitude. Pourtant ce qui est dit dans cette parole devrait nous faire sauter de joie jusqu’à la fin de notre vie : ‘Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu? ’ (Jn 11, 25-26) À cette parole, personne ne réagit dans l’assistance comme à l’habitude. Pourquoi suis-je là à écouter ce que je crois par habitude? La question ne se pose pas, je suis là comme je suis à la maison, au travail ou à l’école.  

Au temps de Jésus, l’écoute des gens était semblable à celle d’aujourd’hui. Jésus se lève pour faire la lecture. Le chef de la synagogue lui présente le livre d’Isaïe. Voilà bien 600 ans que cette prophétie avait été annoncée et plusieurs dans la foule la connaissaient bien. L’attention était mitigée comme d’habitude. Les uns tapaient du pied distraitement ou jouaient d’autres petites manies qui se pratiquent quand le temps s’étire, d’autres regardaient distraitement le soleil entrer par la fenêtre, d’autres s’évadaient dans leurs pensées, quelques-uns s’efforçaient pour tendre l’oreille. 

La voix de Jésus se fait entendre, la parole d’Isaïe court dans le soleil, elle ouvre des prisons, rend la vue aux aveugles, la libération aux opprimés et c’est toujours le calme plat dans l’assistance. À entendre Jésus faire la lecture, ils ont bien l’impression que c’est Isaïe lui-même qui fait la lecture, mais cela ne les fait en rien sortir de leur léthargie habituelle. Ils sont moins distraits évidemment vu l’intensité des mots qui sortent de sa bouche. Ils semblent pour plusieurs d’entendre cette lecture pour la première fois. 

‘Jésus referma le livre, le rendit au servant et il s’assit. Tous dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.’ Tous ont les yeux sur lui. Ils ne comprennent pas bien pourquoi, ils ne peuvent pas se détacher le regard de Jésus. Ils sont comme dans l’attente de voir quelque chose d’autre sortir de sa bouche. 

‘Cette parole de l’Écriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit.’ À ces mots, le voile des habitudes se déchire de haut en bas. Les manies disparaissent, les pensées fugaces s’évanouissent, les yeux et les oreilles sont au garde à vous. L’éternité et son immuabilité se répandent dans la synagogue, il n’y a que du présent. Personne ne peut nier, tous sans exception ressentent la paix que Jésus apporte. ‘Tous lui rendaient témoignage; et ils s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche.’

Pourtant les habitudes reprennent vite leurs places dans les esprits. Impossible que l’impossible se produise aujourd’hui de manière aussi simple. Nous ne pouvons quand même pas croire que ce que nous entendons sans plus trop l’attendre se réalise aujourd’hui. Il n’y a rien de spectaculaire qui se passe. Tout semble bien normal dans la synagogue. Il faut reprendre nos esprits : ‘N’est-ce pas là le fils de Joseph? ’ 

Impossible que ce Jésus, le fils de Joseph, ce Jésus que nous connaissons bien soit celui qu’Isaïe annonce. Pourquoi aujourd’hui et pas depuis qu’il est avec nous? Pourquoi dévoiler là son identité et ne pas l’avoir montrée depuis qu’il était avec nous? Jésus voit les raisonnements calculateurs qu’ils font dans leur tête et il leur dit : ‘Sûrement vous allez me citer le dicton : < Médecin, guéris-toi toi-même. Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton pays! > Ils calculent plutôt que de croire en la miséricorde de Dieu, ils raisonnent au lieu de s’en remettre à la sagesse de Dieu. Ils ne parviennent pas à réunir dans leur tête et encore moins dans leur cœur, le Fils de Dieu avec ce fils du charpentier qu’ils connaissent depuis si longtemps. Ils le voient portant des poutres avec son père passant devant chez eux. Ils le voient sur un toit, affairé à le réparer. Ils le voient enfant marcher avec eux pour se rendre à Jérusalem pour les grandes fêtes. Comment Jésus pourraient-il être autrement que ce que nous connaissons de lui? 

Jésus ajoutera : ‘Amen, je vous le dis, aucun prophète n’est bien accueilli dans son pays’ Les préjugés alliés aux habitudes ferment le regard sur notre propre mystère comme sur celui de nos proches. Nous enfermons notre regard sur ceux qui nous entourent dans les habitudes et nous ne parvenons plus à voir plus loin cet horizon. Jésus est un Nazaréen, un charpentier et rien de bon ne peut sortir de là. 

Jésus encore une fois les fera sortir de cette léthargie du regard et de l’oreille en leur citant le prophète Élie et Élisée. Cette veuve étrangère accueillant le prophète les atteindra au cœur comme un glaive et ils seront bouche bée. Il n’y aura que la fureur contre Jésus qui leur permettra de ne pas quitter le champ anesthésiant de leurs petites habitudes confortables. Ils voudraient le faire mourir pour leur avoir faire entendre ce qui les a sortis de leur conscience tranquille. 

Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin

NDC