1 avril, Mt 28, 8-15 : La lumière de l’argent et la lumière du ressuscité.

 In Méditer les écritures

Évangile :

Quand les femmes eurent entendu les paroles de l’Ange, vite, elles quittèrent le tombeau, tremblantes et toutes joyeuses, et elles coururent porter la nouvelle aux disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » Elles s’approchèrent et, lui saisissant les pieds, elles se prosternèrent devant lui.

Alors Jésus leur dit : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. »

Tandis qu’elles étaient en chemin, quelques-uns des hommes chargés de garder le tombeau allèrent en ville annoncer aux chefs des prêtres tout ce qui s’était passé. Ceux-ci, après s’être réunis avec les anciens et avoir tenu conseil, donnèrent aux soldats une forte somme en leur disant : « Voilà ce que vous raconterez : < Ses disciples sont venus voler le corps, la nuit pendant que nous dormions.> Et si tout cela vient aux oreilles du gouverneur, nous lui expliquerons la chose, et nous vous éviterons tout ennui. »

Les soldats prirent l’argent et suivirent la leçon. Et cette explication s’est propagée chez les Juifs jusqu’à ce jour.

Commentaires :

L’amour, voilà bien un sentiment que la plupart des gens sont convaincus de connaitre au point où dès l’adolescence, ils se stationnent dans l’idée qu’ils s’en font sans chercher à progresser en ce domaine. Les douleurs du chemin des amours les feront grandir plus que les plaisirs trop souvent, avec comme résultat de susciter chez plusieurs le doute sur la capacité de l’être humain à l’amour. Certains, pour justifier leur unique intérêt pour eux-mêmes, philosopheront en disant que tout amour de l’autre n’est finalement que recherche égoïste de soi.

Le sujet de l’amour suscite plus d’affirmations que d’interrogations. La majorité des gens se croient experts en ce domaine, jusqu’au moment d’un échec amoureux, de la perte d’un être cher, de la trahison d’un ami ou quoi encore. Certaines questions émergent lors de ces moments, mais rarement une remise en question et une recherche constante et sérieuse sur le sujet.

L’amour semble n’exiger aucun effort de lucidité et de maitrise de soi, il ne demande que d’en faire l’expérience et s’il y a échec, de passer à une autre. Alors pourquoi toutes ces blessures dans les couples, les familles, toutes ces plaies avec leurs angoisses à ne plus pouvoir dormir ou à craindre même de se livrer au sommeil? Nous serions plus avisés d’admettre que nous avons tout à apprendre sur l’amour et d’avancer sur ce chemin à la mesure de l’effort de lucidité que nous y mettrons. Prétendre s’y connaitre sans savoir à quoi tient le véritable amour risque de nous causer des blessures dont nous ne saurons point comment les soigner. Évidemment, il ne faut pas manquer de justice par ces propos pour les enfants abusés qui se font blesser à vie sans leur consentement. Celui qui blesse garde la blessure de celui qu’il a blessé et ses nuits lui ramèneront les souvenirs de la douleur du geste et non du plaisir qu’il en a retiré. « Remets ton glaive au fourreau; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive. » (Mt 26, 52) Plus terrible encore dira Jésus à l’agresseur de l’enfant qui croit en l’amour et qu’il est sur terre pour aimer : « Mais si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être englouti en pleine mer. » (Mt 18, 6) Les ignorants, ce sont ceux qui prétendent s’y connaître en amour, et en fait, ils ne connaissent de l’amour que l’amour-propre. Ils se font les maîtres des autres pour mieux s’en servir, ils n’ont aucune maîtrise de soi pour donner à l’autre gratuitement : « Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. En tout, ils agissent pour se faire remarquer des hommes. (…) Ils aiment à occuper le premier divan dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues, à recevoir les salutations sur les places publiques et à s’entendre appeler “Rabbi” par les gens. Pour vous, ne vous faites pas appeler “Rabbi” : car vous n’avez qu’un Maître, et tous vous êtes des frères. » (Mt 23, 4-8) Les clichés en ce domaine de l’amour peuvent pleuvoir si nous ne reconnaissons pas que nous avons tout à apprendre pour aimer, et cela pour notre vie entière.

Pourtant, il est aisé de reconnaitre notre ignorance lorsqu’il s’agit de physique quantique par exemple ou encore de chimie ou de neurologie, de biochimie, de cybernétique. Personne ne se considèrera comme humilié en admettant son incompétence sur l’un de ses sujets. Nous savons bien qu’il faut en faire l’étude pour en acquérir le savoir. Sans effort de notre part en ces domaines, nous aurions beau en entendre parler, ce langage nous resterait fermé. Rares sont ceux qui connaissent seulement le nom du théorème d’incomplétude de Gödel, ou de la matrice de probabilité d’Heisenberg et encore plus rares ceux qui pourraient expliquer ces choses. Un ignorant pourrait vous parler comme un connaisseur de l’une de ces sciences que vous ne pourriez pas le savoir, vu que vous ne connaissez pas cette matière. Il y a beaucoup de langages pseudoscientifiques qui circulent et il est tentant quelquefois de s’y laisser prendre pour accéder à une connaissance pour ignorants sans effort.

Il est difficile de reconnaitre ce que nous ne savons pas et les raisons en sont multiples. Einstein disait par exemple : « Ce qui est incompréhensible c’est que l’univers soit compréhensible ». Il reconnaissait son ignorance sur ce qui faisait que l’univers soit compréhensible et il prétendait pouvoir accéder à la compréhension de tout l’univers. Nous pouvons comprendre le comment de l’univers, mais non le pourquoi, serait une autre manière de le dire.

Pourtant, de penser que l’univers soit compréhensible ne signifie pas que nous ne parviendrons jamais à sa compréhension, compte tenu de la dimension infinie de cet univers. Les êtres finis que nous sommes ne peuvent pas accéder à une compréhension totale de l’univers, non seulement le monde extérieur, mais tout l’univers psychologique, spirituel, relationnel, enfin toutes ces dimensions qui n’en finissent pas de s’étirer à l’infini à mesure que nous les approchons.

Revenons à l’amour, à ce besoin en nous d’aimer et d’être aimé. Nous aurions beau être les plus grands savants, nous ne serions pas exempts des larmes et des douleurs, des peines d’amour et des blessures de l’âme. Il y a là, dans notre for intérieur, dans notre cœur, un monde qu’aucune science ne peut explorer tellement nous sommes à nous-mêmes un mystère. Nous savons bien, si nous réfléchissons quelque peu, qu’aucun savant ne peut inventer l’instrument pour descendre dans l’être blessé que nous sommes et le soigner de manière à l’introduire dans une joie complète, une joie que rien ne pourrait lui ravir, et plus encore dans une vie sur laquelle la mort n’aurait plus de prise.

Pourtant c’est bien ce que nous recherchons, cette joie sans faille et cette vie sans fin. Nous finissons par nous convaincre qu’il ne peut en être ainsi vu l’acharnement de la maladie à nous séparer de nous-mêmes et de la mort à nous éloigner des autres. Cette joie et cette vie ne peut nous venir que de Dieu et la question de Dieu tout comme pour celle de l’amour, la plupart des gens ont la prétention de s’y connaitre sans faire d’effort pour le rencontrer, le connaitre, l’aimer, le nommer, sans même le désirer, l’appeler pour savoir s’il existe.

Il ne s’agit pas de mécanique quantique, mais de Dieu, celui qui peut nous expliquer l’incompréhensible, car il était là avant la création de ce monde et il en est l’auteur. N’est-ce pas ce qui explique que l’univers soit compréhensible? Nous ne voulons pas nous interroger à ce sujet, tout comme sur celui de l’amour, nous voulons faire l’expérience de la vie, en profiter comme le disent plusieurs, sans nous efforcer de croire que l’amour que nous espérons, il est là, la vie sans fin que nous désirons, elle est tout autant là, il s’agit de prendre le temps de l’apprendre, de l’attendre avec un cœur humble et un esprit assoiffé de justice.

« Dieu a créé le monde comme lieu de connaissance et de vérité, lieu de rencontre et de liberté, lieu du bien et de l’amour. La matière première du monde est bonne, l’être même est bon. Et le mal ne provient pas de l’être qui est créé par Dieu, mais existe en vertu de la négation. C’est le “non”. (Benoît XVI, Homélie de la veillée pascale 2012) L’être est bon, la matière l’est tout autant, notre désir de la maîtriser tout autant, mais pas au point de se cacher la vraie lumière qui sort du tombeau, qui brille sur la croix. Il faut mettre la juste mesure à notre savoir et demeurer ouverts à l’Être qui vient.

“Aujourd’hui, nous pouvons illuminer nos villes d’une façon tellement éblouissante que les étoiles du ciel ne sont plus visibles.” (Benoît XVI) Dans la lumière pour nous sortir de notre obscurité, nous ne voyons plus les étoiles qui nous guident vers la crèche. Il semble que si nous manquons de modestie dans notre quête, Dieu n’en manque pas dans sa toute-puissance et pour rendre justice à tous, c’est dans la pauvreté qu’il vient parmi nous pour nous enrichir.

Quand les femmes se rendent au tombeau, elles ont bien entendu les paroles de l’ange. Qui d’autre qu’un pur esprit peut nous parler de Dieu qui est Esprit et devant qui il se tient pour nous en parler? Qui peut parler de celui qui vient d’en haut lorsqu’il n’y a jamais mis les pieds plus loin que sur la planète? Qui peut voir la lumière de l’Astre d’en haut lorsqu’il ne parvient pas avec sa lumière à conserver la lumière des étoiles?

Les femmes voient ce que nous ne pouvons voir qu’avec le regard de la foi, ce regard qui fait voir la réalité non palpable, cette réalité de l’amour qui donne sens à nos vies. Elles voient l’invisible et elles quittent le tombeau, toutes tremblantes et joyeuses. Le petit monde du corps mortel tremble devant la vie qui sort victorieuse du tombeau, l’esprit de tristesse se transforme en joie devant la certitude de retrouver celui qu’elles venaient pleurer.

Et voici que Jésus vint à leur rencontre pour inaugurer un monde nouveau dans ce monde ancien. Dieu s’est fait chair afin d’ouvrir à toute chair le chemin de la rencontre avec l’Éternel et la conduire dans la communion d’amour tant recherché par le désir profond du cœur de l’être humain.

Elles ne savent pas encore aimer de l’amour dont elles ont été aimées et elles voudraient le retenir. Il vaut mieux qu’il parte pour leur envoyer l’Esprit qui en fera de véritables adoratrices de Dieu en esprit et en vérité et les conduire à la vie éternelle.

Il se trouvait aussi des gardes au tombeau. Ils ont vu la lumière, la pierre scellée s’ouvrir et pourtant, ils ont préféré l’amour de l’argent à l’amour que Dieu leur offrait en se livrant pour eux. La lumière de l’or brillait plus à leurs yeux que la lumière du Christ ressuscité. Quelle tristesse que ce non à tant d’amour, à celui qui est le seul par ses blessures à guérir toutes nos blessures et nous rendre une vie intacte de toutes fautes.

Malheur aux scribes et autres pharisiens qui, après l’avoir acheté pour trente pièces, se doivent de le racheter à plus grand prix encore pour cacher la lumière de la résurrection sous la lumière de leur mensonge.

Et Pierre de dire, celui qui l’a renié trois fois et qui connait son amour : “Il nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que Dieu l’a choisi comme Juge des vivants et des morts. ?C’est à lui que tous les prophètes rendent ce témoignage : Tout homme qui croit en lui reçoit par lui le pardon de ses péchés.” (Act 10, 43)

“La science? elle disparaîtra. Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie. Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra. Lorsque j’étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant; une fois devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant. Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À présent, je connais d’une manière partielle; mais alors je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant donc demeurent foi, espérance, amour, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est l’amour.” (1 Cor 13, 8-13)

Normand Décary-Charpentier