1 mars, Lc 16, 19-31, Lazare et le mauvais riche

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Évangile :
Jésus disait cette parabole : « Il y avait un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux. Un pauvre, nommé Lazare, était couché devant le portail, couvert de plaies. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies.
Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture; il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare tout près de lui.
Alors il cria : “Abraham, mon père, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt, pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise.” — “Mon enfant,” répondit Abraham, “rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur. Maintenant, il trouve ici la consolation, et toi, c’est ton tour de souffrir. De plus, un grand abîme a été mis entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient aller vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne vienne pas vers nous.”
“Le riche répliqua” : “eh bien! Père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. J’ai cinq frères : qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture!”
‘’ Abraham lui dit » : ‘’ ils ont Moïse et les prophètes : qu’ils les écoutent! ’’_ ‘’ Non, père Abraham,’’ dit le riche,’’ mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’’ Abraham répondit : ‘’ S’ils n’écoutent pas Moïse ni les prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. ‘’ »

Commentaires :

L’état dans lequel nous naissons ici-bas n’est pas l’effet d’une cause dont nous sommes responsables… ni la sanction ou la récompense des fautes ou des générosités de nos ancêtres… Certains, avec le peu qu’ils reçoivent, arriveront à faire beaucoup, d’autres avec beaucoup feront peu, question d’éducation, de famille, de société, de milieu… qui peut juger…

Nelligan (1879-1941) devenait un poète de plus en plus accompli très jeune et voilà que la maladie l’arrache à lui-même à 20 ans et il se bercera sans plus ne rien dire pendant 42 ans jusqu’à sa mort à 62 ans. Le surmenage a finit par produire une ‘dégénérescence mentale’ déclare le verdict médical et le 9 août 1899, il doit être interné à la Retraite Saint-Benoît d’où il sera transféré en 1925 à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu : il y restera jusqu’à sa mort. Que serait devenu Émile à une époque où les problèmes mentaux étaient sujets de préjugés de toutes sortes… d’incompréhension? Comment aurait été vu un jeune homme installé sur le sol, se balançant, un vendredi soir, dans une rue passante, par les jeunes en santé se rendant à un party? Inimaginable distance entre ce jeune homme frappé par la maladie et les autres, infranchissable distance malgré sa proximité. Il prend la couleur du trottoir et du mur et disparaît dans la lumière glauque du soir.

Celui qui est pauvre de ce qu’ il faut pour participer à la vie de ce monde disparaît de la vue, tout comme les enfants malades dans les hôpitaux que nous n’aimons pas voir, les vieux dans les hospices, les infirmes, les handicapés mentaux, les étrangers, les itinérants, tous ceux-là qui sans rien dire parlent de justice et proclament la vérité de notre condition… Nous ne voulons pas les voir, ces pauvres qui nous enlèvent l’insouciance pour entrer dans la transe du spectacle et atteindre l’euphorie qui nous permet de croire que nous sommes au paradis et que ce temps ne finira jamais. Nous ne voulons pas les voir ceux qui enlèvent le brillant de tous nos objets de luxe, nous ne voulons pas voir des handicapés dans un bain-tourbillon, ni un vieillard dans une Ferrari, ni un enfant malpropre sur un plancher de marbre blanc, ni un itinérant dans un bar où tout brille…

Nous demandons de nettoyer la place, de bien garder les portes, de les cacher à notre vue… pour qu’ils ne viennent pas assombrir la clarté du spectacle, ni salir les beaux sièges en cuir, ni répandre des odeurs désagréables au milieu des odeurs de lotions et de boissons, de parfums et de fleurs…
Ils voudraient bien entrer pour se chauffer sous les réflecteurs, non pour prendre la vedette, mais pour être reconnus comme humains, être regardés dans les yeux, recevoir quelques sourires, un peu d’attention, sentir qu’ils ne sont pas jugés, exclus… Impossible distance à franchir, un abîme se dresse, bien qu’il n’y ait qu’un pas à faire pour tendre la main, pour rendre à l’autre sa dignité à notre regard.
Il n’y pas de paradis après la mort, se disent ceux qui sont dans l’abondance et pourtant ils font tout pour s’en donner un sans les autres… ce qu’ils veulent dire au fond, c’est qu’il n’y pas de paradis pour tout le monde, mais seulement pour eux sans s’avouer qu’ils croient le mériter… Il y a des héritiers qui durant toute leur vie n’ont jamais travaillé et pourtant ils recevront du respect tandis que le BS qui s’efforcera de sortir de sa misère ne recevra que mépris.
Mais il finit toujours par venir le jour où tout le monde entre dans un état où chacun est égal à tous les autres. Nous sommes venus nus en ce monde, sans pouvoir de choix sur le lieu. Notre berceau était brodé de dentelle pour les uns, de paille pour d’autres.
Nous sortirons nus de ce monde, mais cette fois nous aurons le vêtement dont nous aurons revêtu les autres pendant notre vie en ce monde : « car, du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous. » (Mt 7:2)
Cette fois, nous serons ceux que nous avons mis au monde dans ce monde où nous avons été introduits sans notre consentement… Nous serons ceux que nous avons voulu être avec les moyens qui étaient les nôtres.

À la mort de Lazare, les anges emportent l’esprit de celui-ci auprès d’Abraham, le père des croyants, celui qui le premier a tout risqué sur la foi en la vie, en l’amour. Dieu ne pouvait être une pierre, pas plus qu’une lune. Il était bon et Père, il parlait dans le coeur.
Lazare se retrouve auprès d’Abraham parce qu’il n’a pas jugé son voisin riche, il n’a pas cherché à le voler, ni à lui nuire, il n’a eu que le désir de partager ses restes. Lazare, malgré sa situation misérable, a mis au monde un homme doux, patient, aimant la vie. Il pouvait se donner de bonnes raisons pour voler à la table du riche.
Lorsque le voisin de Lazare meurt, son ventre est si plein et son esprit si vide qu’il s’enlise sous terre, nu et seul. Tous ses biens lui glissent des doigts, ces richesses qui lui apportaient tant de satisfaction. ‘Tu t’imagines : me voilà riche, je me suis enrichi et je n’ai besoin de rien; mais tu ne le vois donc pas : c’est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu! ’ (Ap 3:17) De son tombeau, il lève les yeux et cette fois il voit Lazare qu’il ne voulait pas voir. Et il ose demander à Abraham d’ordonner à ce Lazare qui est près de lui d’aller tremper dans l’eau le bout de son doigt pour lui rafraîchir la langue. À croire qu’il voit Lazare pour se faire voir, pour s’en servir pour lui. Lazare aurait sûrement accouru pour lui donner plus qu’une goutte d’eau si le riche le lui avait demandé sans passer par Abraham. Lazare ne peut l’entendre, car la distance que le riche a creusée entre lui et le pauvre se dévoile infranchissable.
Lui qui empêchait ses chiens de lécher les plaies de Lazare par dégoût, continue de mépriser Lazare, même là où il est. La mort ne donne pas plus de vertus à celui qui vient de mourir. Il est ce qu’il était en quittant ce monde.
‘Lazare pourrait me servir pour soulager ma soif.’

Abraham lui répondra à la mesure de sa mesure : ‘’ toi tu pouvais ouvrir ta porte et tendre la main à Lazare, mais tu as dressé entre lui et toi un abîme et cet abîme est maintenant ce qui te sépare de lui. ‘’

Le riche parviendra à une pensée pour les autres, elle concernera les membres de sa famille. Encore une fois, il cherche à se servir de Lazare pour leur assurer d’être près d’Abraham. Probablement qu’il se dit en lui-même que ses frères l’aideront une fois près d’Abraham. Ils ne pourront refuser d’intercéder pour lui, car ils auront une dette de reconaissance à son égard. ‘Eh bien! Père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. J’ai cinq frères : qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture!’

Mais voilà qu’Abraham lui déclare que les miracles ne changent rien pour celui qui ne vit pas dans l’esprit et qui a pour dieu, son ventre. Ils ont ce qu’il faut pour entrer dans le mouvement de l’Esprit en ce monde et suivre la voie de l’amour de Dieu et des autres. ‘’ Ils ont Moïse et les prophètes qu’ils les écoutent! ‘’ Il est plus facile de s’asseoir à la table qui remplit le ventre, qu’à la table de la parole de Dieu et de sa volonté pour nourrir l’esprit!

Dieu en son Fils Jésus s’abaisse pour relever notre nature humaine à sa nature divine. Il nous révèle ainsi que l’être humain est un être sacré, un temple de l’Esprit. Tous ont cette même dignité, qu’importent leur état de santé, leur fonction, leur richesse, leur intelligence, leurs relations. Leur corps est sacré, leur vie est sacrée, leur âme est sacrée, chacun vaut plus que tout l’univers avec ses milliards de galaxies. ‘En effet, le précepte : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, et tous les autres se résument en cette formule : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.’ (Ro13:9) ‘Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la Loi et les Prophètes. ‘’ (Mt7:12)
‘‘Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi? » Jésus lui dit : ‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
À ces deux commandements se rattache toute la Loi ainsi que les Prophètes.’’ (Mt 22:36-40)
Ce qu’il faut entendre, et cela, avec les oreilles de notre esprit afin d’éveiller notre cœur, ce qu’il faut entendre, c’est que l’Amour est vie, car Dieu qui est la vie n’est qu’amour. C’est dans l’amour que nous ouvrons les yeux et parvenons à voir la distance qui nous sépare des autres et trouver les moyens de la franchir par la grâce de Dieu.
Il est temps de se rapprocher du prochain à notre porte pour l’inviter à notre table. Ainsi nous pourrons reconnaître la table où le Fils de Dieu partage le pain pour nous faire grandir dans l’amour qui mène à la vie éternelle.

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Nous sommes durs d’oreille devant l’autre qui est à notre porte. Nous sommes durs de cœur devant le temps à prendre pour le donner aux autres. Aveuglés par notre quête de plaisirs, nous négligeons de partager et nous laissons les chiens s’occuper des pauvres à notre portes ainsi que d’autres animaux familiers. On trouve en France 53,4 millions d’animaux familiers dont 27,3 millions de poissons, 9 millions de chats, 8,1 millions de chiens, 7 millions d’oiseaux et 2 millions de rongeurs. J’ai bien cherché au Québec mais cette statistique de la France doit être dans les mêmes proportions…
Il faut apprendre la compassion, l’empathie, la sympathie afin de ne passer près de l’autre sans ressentir sa douleur et agir du mieux que nous pouvons pour lui faire du bien.
Il n’y a de distance avec les autres que celle de notre égoïsme.
NDC