15 juin, Jn 19,31-37 : Le soldat qui ouvre la source de la vie éternelle.

 In Méditer les écritures

Évangile :

Comme c’était le vendredi, il ne fallait pas laisser des corps en croix durant le sabbat (d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque). Aussi les Juifs demandèrent à Pilate qu’on enlève les corps après leur avoir brisé les jambes.
Des soldats allèrent donc briser les jambes du premier, puis du deuxième des condamnés que l’on avait crucifiés avec Jésus.
Quand ils arrivèrent à celui-ci, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes,
mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau.
Celui qui a vu rend témoignage, afin que vous croyiez vous aussi. (Son témoignage est véridique et le Seigneur sait qu’il dit vrai.)
Tout cela est arrivé afin que cette parole de l’Écriture s’accomplisse : Aucun de ses os ne sera brisé.
Et un autre passage dit encore : Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé.
Commentaires :

J’ai mal, j’ai mal de tous les maux qui sont l’héritage de l’exclusion du Père. Nous voulions être son égal, croyant qu’il était un rival sans amour. J’ai mal à la vie dont le sens se perd dans le vide de la mort. J’ai mal de toutes les injustices que nous renonçons à voir, tous ces enfants qui ont faim pendant que je mange. J’ai mal à mon impuissance à faire la paix, là où il y a la guerre. J’ai mal à ce cœur en qui, l’amour reconnu, ne demeure pas fidèle. J’ai mal à ces mains qui se ferment devant le pauvre. J’ai mal à ces yeux qui ne percent pas les apparences, à cette âme qui s’effraie devant l’invisible, à cet esprit qui s’endort quand il faut veiller. J’ai mal à l’image de Dieu qui s’efface dans la nuit au centre de mon être pour laisser place à une image sans visage. J’ai mal de toujours devoir revenir au puits y chercher l’eau pour étancher ma soif…

« Mon coeur brûlait en moi, à force d’y songer le feu flamba et ma langue vint à parler: “Fais-moi savoir, Yahvé, ma fin et quelle est la mesure de mes jours, que je sache combien je suis fragile. Vois, tu m’as donné des jours de largeur d’une main, ma durée est comme rien devant toi; rien qu’un souffle, tout homme qui se dresse, rien qu’une ombre, l’humain qui va; rien qu’un souffle, les richesses qu’il entasse, et il ne sait qui les ramassera.” Et maintenant, que puis-je attendre, Seigneur? Mon espérance, elle est en toi. De tous mes péchés délivre-moi, ne me fais point la risée de l’insensé. Je me tais, je n’ouvre pas la bouche, car c’est toi qui es à l’oeuvre. Éloigne de moi tes coups, sous les assauts de ta main je me consume. » (Ps 39, 4-11)

Oui, le Père a entendu notre prière. Il a envoyé son Fils dans notre chair pour prendre sur lui notre mal et cette mort qui nous ferme les yeux sur ceux que nous aimons, sur cette quête d’amour dont nous ne connaissions pas encore le chemin. « Éloigne de moi tes coups… » Il les prendra sur lui ces coups, tous les coups et son corps deviendra comme un grand manteau écarlate portant toutes les traces de nos douleurs.

Il ira si loin, si en profondeur pour ne pas échapper le moindre malheur qui nous frappe qu’il montera sur un gibet et tel un criminel invectivé par la foule pour ses crimes, il s’offrira pour tous les innocents assassinés, sans oublier ceux qui le clouent. Il n’est pour eux qu’un objet exposé à la foule pour servir d’exemple et créer la frayeur dans le cœur de ceux qui voudraient se poser en obstacle au pouvoir des puissants. Pour lui, sur cette croix, aucun de ceux qui l’entourent n’est un objet, ils sont tous sujets de son amour et il cherche le regard de l’un et de l’autre, non pour lui demander secours, mais pour lui dire son amour.

Ce soldat qui prend la lance pour transpercer le cœur de Jésus selon l’ordre reçu connaît bien l’endroit pour passer sa lance entre les os de son côté. Ce qu’il ne connaît pas en voyant le corps, c’est cette lumière invisible qui éclaire son âme et l’apaise. Il devient à son insu celui qui ouvre la source de la vie éternelle, celui qui fera couler cette eau où il pourra renaître dans la mort de Jésus.

Plus la lance s’enfonce dans le cœur de Jésus, plus notre mal s’atténue, plus la mort perd de son emprise. Comme le Jourdain s’est ouvert en présence de l’Arche de l’alliance, un chemin s’ouvre dans la mort en présence de la croix. La terre en est bouleversée. « Et voilà que le voile du Sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas; la terre trembla, les rochers se fendirent, les tombeaux s’ouvrirent et de nombreux corps de saints trépassés ressuscitèrent : ils sortirent des tombeaux après sa résurrection, entrèrent dans la Ville sainte et se firent voir à bien des gens. Quant au centurion et aux hommes qui avec lui gardaient Jésus, à la vue du séisme et de ce qui se passait, ils furent saisis d’une grande frayeur et dirent : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu! » (Mt 27, 51-54)

« Ignorez-vous que nous tous qui avons été baptisés en Jésus Christ, c’est en Sa mort que nous avons été baptisés? » (Ro 6, 3-4)

Une aube nouvelle lance ses couleurs du Cœur de Jésus. Elle verse des larmes de joie inépuisables sur notre terre et des fleurs inconnues percent dans l’invisible sur la couronne d’épines du Tout-Amour.

Ces juges pensaient bien éteindre le feu de l’amour du Père qu’il prétendait porter en lui, en le crucifiant : « Toi qui détruis le Sanctuaire et en trois jours le rebâtis, sauve-toi toi-même, si tu es fils de Dieu, et descends de la croix. » (Mt 27, 40) Ils ne voient pas que ce feu qu’ils voulaient éteindre avec l’eau de leurs préceptes humains, brille maintenant dans la mort et à jamais. Il sera le juge des vivants et des morts, lui qui prend sur lui notre condamnation afin de nous libérer de l’emprise de tout mal et de la mort. Ils le retrouveront chacun face à face. S’ils savaient comment le cœur de Jésus désire que dans ce moment de rencontre, ils puissent comme Pierre se repentir ou comme Paul reconnaître qu’il est le Seigneur. Il ne veut en rien les confondre ou les reprendre, l’ennemi n’est pas l’esclave pour Jésus, c’est celui qui le tient en esclavage, c’est ce mensonge du père du mensonge qui dit : « Dieu ne vous aime pas. »

Qui peut imaginer le sentiment du Père à contempler ainsi son Fils, lui qui est en lui et lui en qui son Fils demeure? Il vaut mieux se taire devant tant d’amour pour une multitude qui n’a rien d’autre à lui offrir que des coups qui percent le cœur. Dans la réalité apparente, tout semblait bien fini, et la Pâque pouvait se poursuivre dans les règles de la pureté extérieure.

Au jour de l’annonciation, l’Esprit a engendré Jésus en Marie, en ce jour de sa mort, l’Esprit entre dans la mort pour en faire surgir le premier-né d’entre les morts. De cette plaie au cœur de Jésus, sa divinité se marquera visiblement dans son humanité. Thomas en entrant sa main touchera l’Éternel pour nous parmi nous : « Mon Seigneur et mon Dieu! » (Jn 20, 28) Il verra ce qu’il peut croire sans le voir tellement l’amour de Dieu, à celui qui le contemple sur la croix, se fait voir.

« Jésus lui dit : “Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.” (Jn 20, 29)

Le mal s’engouffre dans le cyclone de cet amour, le vent de l’Esprit souffle, la création nouvelle se dessine dans l’invisible. Déjà, la croix de Pierre se dresse et l’Église se construit, ce Temple qui n’est pas fait de main d’hommes, mais des mains transpercées du charpentier. Les coeurs se renouvèlent, les esprits s’élèvent, la colombe se fait feu, la nouvelle humanité s’éveille, la nouvelle Jérusalem de cristal se prépare pour les grandes noces avec l’Agneau immolé.

“Devant le trône, on dirait une mer, transparente autant que du cristal. Au milieu du trône et autour de lui, se tiennent quatre Vivants, constellés d’yeux par-devant et par-derrière. Le premier Vivant est comme un lion; le deuxième Vivant est comme un jeune taureau; le troisième Vivant a comme un visage d’homme; le quatrième Vivant est comme un aigle en plein vol. Les quatre Vivants, portant chacun six ailes, sont constellés d’yeux tout autour et en dedans. Ils ne cessent de répéter jour et nuit : ‘Saint, Saint, Saint, Seigneur, Dieu Maître-de-tout, ‘Il était, Il est et Il vient’.’ (Ap 4, 6-8)

Devant un tel amour, l’éternité ne peut suffire pour lui rendre grâce. Chaque instant n’est pas assez long pour arriver à exprimer toute notre gratitude. C’est pourquoi les quatre Vivants qui ont une conscience parfaite de cet amour ne peuvent cesser de répéter la sainteté de notre Dieu.

De son cœur, transpercé par nous, jaillissait l’eau de la vie éternelle et il prenait sur lui notre condamnation et nous justifiait devant son Père pour ouvrir nos cœurs à sa grâce. Où sont les mots sur cette terre pour annoncer un tel amour? Comment vivre cet amour, nous qui faisons sonner les trompettes à chacune de nos aumônes?

Tu peux dormir Jésus sous ta couverture écarlate! Non, il ne dort, ni ne sommeille le gardien de l’humanité. Il descend dans la mort pour retrouver les yeux de son bon Joseph et l’entrainer dans la demeure du Père. Non, il ne dort pas, celui qui court fleurir la tête de Jean Baptiste servie sur un plat en ce monde. Il court la couvrir d’une couronne de gloire, cette gloire qui est vie. Abraham voit son espérance devenir la réalité attendue. Non, il ne dort pas celui qui a tissé le ciel et connait le nom de chaque atome. Il revient encore par la puissance de l’Esprit s’enfermer dans tous les tabernacles du monde pour se donner en nourriture, pour être présent de sa présence d’immensité avec nous dans les moindres replis de nos vies, dans le plus petit soupir, dans le moindre regard, dans notre passé et notre avenir.

‘Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie; — car la Vie s’est manifestée : nous l’avons vu, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue — ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète.’ (1 Jn 1, 1-4)

 

Normand Décary-Charpentier