16 juin, Lc 5, 27-32 : Lévi, le publicain malade à mourir.

 In Méditer les écritures

Évangile :

Jésus remarqua un publicain (un collecteur d’impôts) du nom de Lévi assis à son bureau de publicain. IL lui dit : « Suis-moi. » Abandonnant tout, l’homme se leva et se mit à le suivre.

Lévi lui offrit un grand festin dans sa maison; il y avait une grande foule de publicains et d’autres gens attablés avec eux. Les pharisiens et les scribes de leur parti récriminaient en disant à ses disciples : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs? »

Jésus leur répondit : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs, pour qu’ils se convertissent. »

Commentaires 

Il était une fois un homme du nom de Lévi, il habitait Capharnaüm, la ville située sur la rive nord-ouest du lac Tibériade ou mer de Galilée. Plusieurs de ses habitants devenaient pêcheurs, dont Simon-Pierre et son frère André, disciples de Jésus. Capharnaüm avait aussi une terre très fertile grâce à des sources d’eau naturelles et le marché de la ville ne manquait pas de fruits et légumes. Marchands et agriculteurs faisaient bon commerce. Les étals débordaient de couleurs et d’odeurs fraiches dès le matin. Le poisson du pêcheur brillait de toutes ses couleurs, les légumes et les fruits en faisaient autant. Ils ne manquaient pas d’artisans dans cette ville frontière pour venir vendre le produit de leur travail aux étrangers de passage. La route commerciale de Via Maris reliait la ville à Damas, à seulement deux jours à dos de chameau. La ville se trouvait aussi à moins de 5 kilomètres, de l’embouchure du Jourdain, lieu de séparation de la tétrarchie d’Hérode Antipas et de celle de son frère Philippe. La ville exigeait la présence d’une garnison romaine, étant donné sa situation frontalière, afin de retirer des taxes à ces nombreux passants. Les autorités romaines préféraient mettre à certains postes des personnes de la place pour mieux conserver la paix dans la région. Le collecteur d’impôt devait être de la région et montrer fidélité à l’empereur.

Notre homme Lévi n’était pas d’une famille de pêcheur, ni d’agriculteur. Il était probablement fils de marchand, qu’importe. Lévi pour gagner son pain quotidien avait trouvé cet emploi et le centurion responsable de la garnison était bien satisfait de son travail. Lévi n’ignorait pas qu’en prenant cet emploi, il devenait un pécheur public, tout comme la femme prostituée.

Chaque matin, en se rendant à son travail, Lévi ressentait bien les silences sur son passage, le malaise dans les regards. Lévi souffrait de ce rejet de la communauté. À la synagogue, il se faufilait pour ne pas être aperçu et entendre en secret la parole de Dieu que le lecteur proclamait. Lévi rêvait de retrouver place parmi les siens et priait Dieu incessamment de résoudre ce dilemme entre son pain quotidien et la pratique de la Loi. Capharnaüm signifie en hébreu, le village de Nahum « le consolé », l’un des douze petits prophètes. Lévi attendait avec un désir immense d’être libéré de ce nœud. Il voulait tellement servir Dieu et il était lié à un emploi qui le séparait du Dieu qu’il aimait. Capharnaüm est aussi synonyme de « bric à brac », vu les nombreuses activités de la ville et aussi tout le mélange des différentes nationalités de passage. Lévi attend d’être libéré de ce bric-à-brac pour trouver consolation et repos en son Dieu.

Lévi se rend au travail comme chaque matin, le pas lourd et inquiet. Il s’assoit à sa table et fait de son mieux pour remplir sa tâche le plus justement possible, à la mesure de sa science. Lévi à sa table n’est pas moins lié. Il voit bien que le centurion veille sur son travail, tout comme il voit le regard méprisant de ceux à qui il retire quelques pièces.

Lévi a un nœud bien serré dans le cœur. Les gens s’amusent à tirer sur les cordes de son nœud et il a l’impression qu’il va en mourir si cette situation perdure. Il essaie bien de festoyer avec des publicains comme lui où d’autres gens, attirés par quelques intérêts. Lévi ne parvient pas à noyer sa détresse, à desserrer ce nœud qui lui tord le cœur. Avec les jours qui passent, les années, son désespoir se change en mur de béton. Il se rend insensible pour ne pas courir se jeter à la mer.

Pourtant, une lueur d’espérance s’est levée dans son cœur. Il a bien entendu parler de ce Jésus qui demeure à la maison de Simon-Pierre, le pêcheur. Il a écouté des gens parlant devant sa table de changeur, racontant qu’une femme avait été guérie en touchant son manteau. Il y avait aussi cet homme tourmenté à la synagogue qu’il voyait rayonnant dans la rue. Il était là à la synagogue lorsque Jésus a chassé l’esprit qui le tourmentait.

Lorsque la lumière de Jésus venait à son esprit, il n’osait pas trop y penser de peur de se créer des attentes. Comment ce Jésus pourrait-il avoir quelques considérations pour un pécheur notoire comme moi? se disait-il. Lévi se repliait sur sa table, retournait dans son enceinte de béton armé et s’enfonçait dans les chiffres et le tintement des pièces de monnaie.

Ce jour-là, Lévi était à sa table comme tous les autres jours et il n’attendait rien de particulier. Le nœud qui lui serrait le cœur et la gorge était là, fidèle au poste, avec la tristesse qui vient avec. Il était là à sa table. Une grande ligne de gens était devant lui, attendant de lui adresser la parole et pourtant, il était seul, si seul que rien au monde ne peut dire cette solitude. Être seul dans la foule, y a-t-il plus grande solitude?

Jésus remarqua cette profonde détresse en ce publicain. Jésus voit ce nœud qui l’étouffe, il voit ce mur de béton où il s’enferme, et sa petite fenêtre pour adresser la parole aux gens, une toute petite faille pour laisser passer le son de sa voix. Jésus voit son désir de servir Dieu, il voit son souci de rendre justice de son mieux, il voit la présence de Dieu en lui dans ce bon qu’il veut laisser vivre. Y a-t-il maladie plus terrible que d’être en santé aux yeux des gens et d’être mort à ses propres yeux? Y a-t-il maladie plus horrible qu’un être mourant que son avoir fait vivre, tout comme ces gens branchés sur des appareils qui les font respirer?

Jésus plonge sa main dans l’être de Lévi, tout comme il plonge la main pour retirer Pierre des eaux où il s’enfonce. Jésus plonge sa main dans son cœur, il défait ce nœud, il rend le souffle à sa gorge en lui disant : « Suis-moi. »

Jamais à Capharnaüm on n’avait vu un homme se lever aussi promptement, jamais une telle guérison n’avait été vue à Capharnaüm. Les gens dans la file d’attente sont dans la stupéfaction de voir ainsi le collecteur d’impôt qu’ils croyaient enlisé à jamais à cette tâche se lever ainsi pour suivre Jésus. Le centurion et sa garnison sont renversés.

Lévi a oublié son pain quotidien, son salaire, ses profits. Il est comme soulevé par cette joie d’avoir la dignité d’être appelé par Jésus.

Cette fois, il a vraiment le cœur à la fête, il a trouvé la vraie ivresse, l’ivresse de l’esprit et son pied ne touche plus à terre. Il danse sans danser, son cœur bat, il est resplendissant de joie. Il regarde Jésus et il lui fait comprendre qu’il veut fêter cet appel. Il veut renoncer à tout pour acheter ce trésor sans prix qui lui arrive en ce jour. Il veut effacer son passé et entrer dans la joie de son vrai maître, celui qui lui a dénoué le cœur et la gorge, celui qui lui a rendu la vie gratuitement.

Lévi voudrait faire connaître sa joie à tous, il voudrait que tout le monde vienne à sa table en présence de Jésus pour manger et boire gratuitement.

Là où le cadavre de l’ancien Lévi gisait, les vautours se rassemblent pour avoir à maintenir en vie ce qui est mort. Prisonniers de la lettre, les pharisiens et les scribes grognent, grugent, vocifèrent des faussetés. Loin de l’esprit, ils se noient dans leurs multiples préceptes qui divisent : « Où sera le corps, là aussi les vautours se rassembleront. » (Lc 17, 37)

Écoutez ce jappement qu’ils lancent à Jésus : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs? » Question tellement insensée qu’elle ne mériterait que silence. Comment ne pas intervenir devant une telle détresse pour raviver l’allégresse?

« Mais il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie; il était perdu et il est retrouvé! » (Lc 15, 32)

Jésus qui n’est qu’amour, amour qui donne vie, ne peut passer indifférent devant la mort, tout comme le soleil en se levant ne peut pas ne pas chasser la nuit. Comment ne pas voir la lumière qui se lève, même l’aveugle la ressent sur sa peau? La lumière vient pour ceux qui veulent vivre dans la lumière. Ceux qui ne reconnaissent pas cette lumière préfèrent demeurer dans les ténèbres avec les morts et leurs cadavres.

Quelle tristesse que cette détresse en ces scribes et pharisiens qui se gardent un cœur de marbre envers leurs souffrances et celles des autres!

« Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs, pour qu’ils se convertissent. »

« C’est pour un discernement que je suis venu en ce monde : pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Des Pharisiens, qui se trouvaient avec lui, entendirent ces paroles et lui dirent : « Est-ce que nous aussi, nous sommes aveugles? » Jésus leur dit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché; mais vous dites : Nous voyons! Votre péché demeure. » (Jn 9, 39-41)

NDC