21 déc, Lc 1, 39-45 : Michel-Ange et la visitation

 In Méditer les écritures

Évangile :

Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie de l’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi? Car, lorsque j’ai entendu tes paroles de salutation, l’enfant a tressailli d’allégresse au-dedans de moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

Commentaires :

Il n’y a pas de chef-d’œuvre qui puisse reproduire la beauté de cette rencontre entre Marie, la jeune fille vierge et enceinte, et Élisabeth, la femme âgée et stérile portant un enfant. La main du sculpteur avec sa gouge peut bien tenter de traduire le sourire de Marie, la lumière dans ses yeux, la présence de l’enfant Jésus en son sein, ce ne sera toujours qu’un pâle reflet. Le sculpteur, si génial soit-il, ne peut rendre justice à la beauté de cette scène, car la profondeur de ce qui se vit est abyssale, insondable. Tous les microscopes du monde ne peuvent atteindre cette profondeur pour y voir quelque chose et s’en donner une idée. La profondeur de ce que vit Marie ne peut s’exprimer, l’explosion initiale à l’origine du monde et sa distance avec nous dans l’univers en ce temps-ci, à ce moment-ci n’a rien de comparable. Elle porte celui qui vient recréer le monde, il grandit dans son ventre, ses cellules se multiplient à la vitesse d’une fusée qui décolle pour la lune, tout comme pour tous les enfants. Marie porte l’univers nouveau en son sein, elle porte celui qui ouvrira tous les tombeaux, celui qui fera éclater la lumière de la vie dans les ténèbres de la mort. Elle porte un enfant qui la porte, qui est la Porte, le Chemin, le Vérité, la Vie. Elle porte celui qui vient réconcilier l’humanité mortelle avec Dieu, l’Éternel. Y a-t-il un peintre avec tout son talent qui peut figer sur une toile cette femme qui porte l’univers et nous dévoiler sa beauté incommensurable?

Pourquoi Michel-Ange a-t-il voulu détruire sa piéta de Florence? « Une œuvre nous est donnée et quand nous ne pouvons la rendre parce qu’il nous manque d’âme, nous ne pouvons que vouloir recommencer. » Dit-il. Michel-Ange rencontre sa douleur d’avoir si peu fait pour son âme devant la douleur de la piéta, il rencontre les limites de sa profondeur, devant l’immensité de l’amour gratuit de Dieu. Sur son lit de mort, il dira : « Je ne connais que l’ABC de mon métier et j’ai négligé de m’occuper du salut de mon âme. » Avec une sobriété bouleversante, Michel-Ange déplore ses péchés et implore Dieu de l’aider à renoncer à ce qui le retient de se laisser envahir par la vraie beauté tant recherchée. ?« — Avec les biens du monde, fais-moi prendre en haine les beautés que j’ai cultivées et honorées. Afin qu’avant la Mort j’aie la vie éternelle. »

La plume de l’écrivain ne vaut pas plus que la gouge du sculpteur ou le pinceau du peintre. Les mots qui viennent à la bouche devant le spectacle de la rencontre de la mère de Dieu et de la mère du précurseur de l’aube nouvelle ne peuvent rapporter ce qui se passe. Le moindre vermisseau sous terre festoie, tout le ciel est en fête et il n’y pas un esprit céleste qui n’est pas en adoration devant un tel Dieu qui se fait si petit. Hérode n’entend rien de toutes ces acclamations de joie dans son palais, il ne goûte pas dans son âme la brise céleste, ne ressent pas l’onctuosité de ce silence qui envahit la terre, de l’intensité de la lumière qui se lève. « Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli. » (Jn 1, 10-11)

Que pouvons-nous faire alors pour approcher ce mystère, pour reconnaître cette lumière, l’accueillir en nous pour qu’elle nous éclaire? Ne faut-il pas fermer les yeux aux lumières du siècle, aux beautés de ce monde comme le dit Michel-Ange et se laisser remplir de l’Esprit, cette lumière qui donnera vie à la lumière de la vie en nous et nous donnera de voir avec les yeux de la foi la réalité de l’amour infini de Dieu pour nous dans ce petit enfant en croissance dans le sein de cette jeune fille.

Ne faut-il pas fermer nos oreilles à tous les bruits de notre petite vie, ses inquiétudes, ses angoisses pour entendre la salutation de Marie? Les mots qui venaient de la bouche de Marie devaient être tout simples, pourtant ces mots sortaient directement de son cœur immaculé portant le Verbe de vie. Sa salutation venait de ce cœur amoureux de celui qui nous aime à un point tel qu’il se fait agneau pour s’offrir pour nous. « La bouche parle de l’abondance du cœur. » (Mt 12, 34) Peut-on entendre, une fois dans notre vie, une voix qui parle avec son cœur, une voix qui n’a aucune interférence entre sa bouche et son cœur? Il faut fermer ses oreilles pour entendre une telle salutation : Je te salue Élisabeth! Une révérence toute simple et qui pourtant est pleine de vie. Ce salut vient directement du cœur et ces quelques mots parlent entre les lignes. Ils prononcent en silence à Élisabeth que Marie rend grâce à Dieu avec elle de sa maternité dans la vieillesse, qu’elle est là avec elle pour vivre cette joie et pour l’assister jusqu’à l’accouchement. Ces quatre mots de Marie vont l’atteindre tellement au cœur que son enfant bondira de joie en elle. La Parole qui se fait chair en Marie, le Verbe de Dieu dans son sein, est unie aux mots de sa salutation et l’Esprit Saint rempli Élisabeth et Jean.

Il n’y a pas de plume, de gouge, de pinceaux pour exprimer la profondeur de ce qui se déroule dans cette rencontre. Une photographie ne pourrait en saisir le moment, un enregistrement nous faire entendre l’intensité de cet instant, la science en creuser le secret. L’humilité de la réalité apparente ne dévoile pas la grandeur, la hauteur de ce qui advient entre  ces deux modestes parentes.  « Lui, de condition divine, ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme… » (Ph 2, 6-7)

Dans la réalité apparente de cette rencontre, tout est semblable à ce qui a lieu autour de nous des retrouvailles que nous ferons pendant les fêtes de Noël. Toutefois, le regard de la foi nous fait voir que cette visitation est le début de la nouvelle création. Nous assistons aux premiers instants du monde nouveau qui vient. «En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu.» ( Jn 3,3)

Le peintre, le sculpteur, l’écrivain, le savant qui veulent rendre compte de la lumière de ce moment se doivent de fermer les yeux, les oreilles, et ouvrir les sens de la foi en cet amour démesuré de Dieu qui se fait si petit pour nous libérer de l’emprise de la mort et du mal qui nous rend aveugles. N’est-ce pas cette foi qui fait dire à Jean qu’il n’est pas « digne de défaire les courroies de ses sandales » ? (Mt 3, 11)    Malgré cette disproportion entre ce qu’il est  et ce que nous sommes, il nous demande de le laisser venir à nous, car son amour veut qu’il en soit ainsi pour nous ramener à la vie : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, dit Jean, et toi, tu viens à moi! “Laisse faire pour l’instant : car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice.” » (Jn 3, 14-15) Une justice de miséricorde, une justice où Dieu prend sur lui toutes nos limites pour nous amener à entrer dans une profondeur sans fin et nous donner toute cette joie qui inonde la rencontre de Marie et d’Élisabeth. « O immensité profonde des richesses de Dieu! »?(Rom., 11, 33.)

À la salutation de Marie, l’enfant bondit et elle s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi? Car, lorsque j’ai entendu tes paroles de salutation, l’enfant a tressailli d’allégresse au-dedans de moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

Il n’y a pas de mots pour faire entendre ce cri poussé d’une voix forte par Élisabeth. Il faut entrer dans la profondeur du mystère par la porte de l’humilité et ouvrir grandes les oreilles de notre foi pour nous unir à Élisabeth et crier avec elle notre joie que Marie ait cru en la puissance de l’amour de Dieu pour que s’accomplisse en elle l’incarnation du Verbe.

Nous pouvons avec les mots de Paul implorer Dieu de nous faire participer à la profondeur de joie du cri d’Élisabeth lors de sa rencontre avec Marie. Quelle joie sera cette naissance du Fils de Dieu pour toute l’humanité!

« C’est pourquoi je fléchis les genoux en présence du Père de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom. Qu’Il daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur, que le Christ habite en vos coeurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour. Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu. À Celui dont la puissance agissant en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou concevoir, à Lui la gloire, dans l’Église et le Christ Jésus, pour tous les âges et tous les siècles! Amen. » (Éph 3, 14-21)

Et tous les arts, toutes les sciences seront encore insuffisants pour rendre compte des merveilles de Dieu et de sa puissance d’amour.

Normand Décary-Charpentier