26 fev, Lc 6, 36-38 : la mesure de la démesure de l’amour

Home / Méditer les écritures / 26 fev, Lc 6, 36-38 : la mesure de la démesure de l’amour

Évangile :
Jésus disait à la foule : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et vous recevrez : une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans votre tablier; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. »
Commentaires :
Qui a besoin de miséricorde? Employons le mot littéralement : qui a besoin pour sortir de sa « misère » de se faire lancer une « corde » afin d’être tiré de son naufrage? Ce n’est pas nous! Alors qui! Les pauvres, les miséreux, les assistés sociaux, les squatteurs, les squeegees, les enfants sous-alimentés, les mal- logés, les sans-abris… La liste serait interminable pour nommer tous ceux qui ont besoin d’être tirés de la misère.
Pourtant la planète peut nourrir 15 milliards de personnes et nous ne sommes que 7 milliards pour le moment. N’y a-t-il pas une mauvaise répartition des aliments pour que plusieurs soient retirés du partage?
Albert Jacquard, biologiste, écrivain, auteur du livre « Éloge de la différence » et de bien d’autres, dit que la terre peut porter et nourrir aisément 15 milliards de personnes, mais qu’elle ne peut pas fournir les besoins énergétiques de plus 1 milliard 600,000 personnes comme lui, car ce sont de trop grands dévoreurs d’énergie. Voyages en avion, automobile, maison de villes et de campagne, etc.
Si les pauvres ont besoin d’une corde pour sortir de la misère matérielle, de quoi avons-nous besoin pour sortir de la misère morale dans laquelle nous sommes? Qui sont ceux qui ont vraiment besoin de miséricorde? À vouloir vivre dans l’abondance, il faut mesurer en notre faveur uniquement et se cacher les autres. Entretenir l’inconscience! Le mauvais riche ne voit pas Lazare à sa porte qui ne demanderait qu’à manger les miettes sous sa table. Il n’y a que les chiens du riche qui viennent lécher les plaies de Lazare. Le péché d’inconscience, ce bandeau posé sur les yeux pour ne pas voir et changer. (V.Luc 16,9 -31)
Joseph Stiglitz, 59 ans, prix Nobel d’économie 2001, ancien PDG de la Banque mondiale, dénonce le « tout-libéral » au moment du G 8 : « Ils tolèrent qu’un être humain sur deux (sur) vive avec moins de deux dollars par jour », alors « qu’on pourrait potentiellement enrichir tout le monde. »
Qui est le plus misérable entre le mauvais riche et Lazare? Qui a besoin de la miséricorde de Dieu? Qui a besoin d’être miséricordieux comme le Père est miséricordieux?
Mais le Père mesurera selon la mesure que nous avons prise envers les autres? Le pauvre ne peut pas donner ce qu’il n’a pas et pourtant il peut partager plus que le plus riche qui donne des millions en donnant tout ce qu’il a. Il y a une veuve avec ses deux piécettes dans le temple qui donne plus que les riches qui font sonner trompettes. (Mc 12, 41-44) Jésus est le seul à pouvoir en faire l’éloge, car il voit dans le secret la richesse des cœurs.
Dans ce monde où la misère matérielle côtoie la misère morale, il faut apprendre à aimer l’autre et tous les autres. « Y a-t-il de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 12) Qui peut donner sa vie pour ses amis sans avoir d’amour pour ses ennemis? Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. (Lc 23,33-34) L’amour vrai ne peut être bon et mauvais à la fois. L’eau potable est potable pour tous. Comment n’aimer que ceux qui nous aiment? Si nous aimons véritablement, personne ne doit être exclu de notre amour. Quel médecin demande à son patient sa religion avant de le soigner? Aimer fait passer la personne avant le capital, avant son intérêt, avant la loi.
« L’amour est patient, l’amour est serviable, l’amour n’est pas envieux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il n’est pas intéressé, il ne s’emporte pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de voir l’autre dans son tort, mais il se réjouit avec celui qui a raison; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. » (1 Cor, 12, 4-8)
Mais qui peut oser aimer ainsi sans passer pour un rêveur? En ce monde qui fait l’éloge de la richesse, du luxe, du plaisir sans tous les autres.
Il faut vraiment aller à contre-courant pour pratiquer cette miséricorde qui est celle du Père à notre égard. La grande difficulté à traverser pour entreprendre ce chemin de l’amour à la suite de Jésus se trouve dans l’amour que nous ne recevrons pas en retour de ce que nous donnons. Ce n’est pas parce que nous nous efforçons de ne pas juger que nous ne serons pas jugés, de condamner que nous ne serons pas condamnés. Toute la difficulté est de ne rien attendre en retour de notre investissement. Cela ne va-t-il pas à l’encontre de tout ce que nous apprenons en ce monde pour avoir une belle vie?
« En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira; vous serez tristes, mais votre tristesse se changera en joie. La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste parce que son heure est venue; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde. » (Jean 16:20 -21)
La vie n’a rien à voir avec les richesses que nous possédons, surtout pas cette joie qui jaillit du cœur comme une source vivre. La vie pour celui qui aime ne peut se limiter à cette courte vie, elle ne peut être qu’éternelle. Un vrai « je t’aime » déborde le temps et l’espace. Il a un mot d’espérance pour le mourant, le condamné, le méprisé, le misérable. Le cœur qui aime ne peut se tarir, il a toujours à donner et c’est en donnant qu’il s’enrichit pour goûter à cette joie de se mettre au monde, libre de toutes les fausses richesses. Il ne désespère de personne, il soutient autant le riche que le pauvre, l’amour ne juge pas.

« Le but de l’Histoire est de créer une société humaine, dominée par la raison et où l’homme prime sur le capital. Or, ce que les “maîtres du monde” nous offrent, c’est un modèle de société dont la figure centrale est le gladiateur, dont le but principal est la maximisation du profit en un minimum de temps. Pour justifier leur attitude, les “maîtres du monde” s’en réfèrent à une vieille croyance libérale : l’effet de ruissellement. Lorsque l’on pose la question à un des grands patrons : “Comment est-ce possible, où va ce monde, comment acceptez-vous que tant de gens meurent, etc. ?”, eh bien il répond : “Quand le marché sera suffisamment libre, il y aura une redistribution automatique des richesses.” Or, il n’en est rien : la société du capital mondialisé et l’obsession de pouvoir qui habite ses acteurs n’ont plus rien à voir avec la valeur d’usage quelconque des biens. C’est la cupidité et la volonté de pouvoir qui priment et qui n’ont pas de limites.
Quelle est la conséquence de ce comportement?
Les inégalités se sont creusées. Les riches sont devenus de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres : aujourd’hui, 826 millions de personnes – dont 95 % vivent dans les pays en voie de développement — sont chroniquement et gravement sous-alimentées. Toutes les sept secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Chaque jour, 100 000 personnes meurent de la faim ou de ses suites immédiates. En décidant en quelques minutes où placer leurs capitaux en fonction de la maximisation des profits, les “maîtres du monde” décident chaque jour de la vie et de la mort de centaines de milliers de personnes. C’est pour ça que je dis que, aujourd’hui, quiconque meurt de faim est assassiné, parce que ce n’est plus une fatalité. »[1] « Tout homme qui a de la haine contre son frère est un meurtrier, et vous savez qu’un meurtrier n’a jamais la vie éternelle demeurant en lui. Voici à quoi nous avons reconnu l’amour : lui, Jésus, a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères. Celui qui a de quoi vivre en ce monde, s’il voit son frère dans le besoin sans se laisser attendrir, comment l’amour de Dieu pourrait-il demeurer en lui? » (1 Jn, 3,15-17)
NDC

1.JEAN ZIEGLER, « Les nouveaux maîtres du monde » il est rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation (des populations) du Conseil des droits de l’homme et de l’Organisation des Nations unies de 2000 à mars 2008.