28 mai, Mc 10, 46-52 : Bartimée et son cri

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Évangile :

Jésus et ses disciples arrivent à Jéricho. Et tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, un mendiant aveugle, Bartimée, le fils de Timée, était assis au bord de la route. Apprenant que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Beaucoup de gens l’interpellaient vivement pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi? — Rabbouni, que je voie. »
Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme se mit à voir, et il suivait Jésus sur la route.

Commentaires :

Il faut savoir prendre sa place et crier s’il le faut pour se faire entendre. Il ne s’agit pas de chercher à nuire aux autres en hurlant, mais de ne pas laisser passer une occasion de sortir d’une situation paralysante. Combien se taisent malgré la légitimité de leur demande? Combien de peuples gardent le silence sous l’oppression? Un jour, la douleur est trop grande, et le cri jaillit de la bouche d’un pauvre qui réclame justice. La mort devient préférable à l’existence. Dans une telle situation, si une occasion de libération se présente, c’est la précipitation vers cette porte qui s’ouvre. Le pauvre se dégage de sa peur de déranger, de sa culpabilité, de sa crainte d’être mal accueilli. L’espoir de retrouver sa dignité et sa place avec les autres lui donne une force qu’il s’ignorait.

L’aveugle mendiant est dans cet état de joie extrême devant la possibilité de retrouver son intégrité de personne et en même temps il craint de perdre  l’occasion de retrouver sa dignité. Il veut tellement voir. Rien ne peut empêcher son cri de sortir du plus profond de ses entrailles. Un cri à faire trembler les cœurs les plus insensibles. Qu’importe les efforts pour le faire taire de ceux qui l’entourent… Il crie comme un naufragé sur une île qui voit un bateau passer au loin. Il voit bien sa solitude sur son île en tant qu’aveugle. Il voit bien qu’il est réduit à la mendicité sans jamais voir les vaisseaux qui passent. Il voit son exclusion, ses chaines invisibles qui l’attachent à sa pierre tombale. Il est réduit à n’avoir qu’un bord de route pour passer ses journées et attendre qu’une pièce dérive jusqu’à son île pour subsister.

Une vie insupportable, toujours dans l’obscurité, sans visage, sans paysage, loin de tous. Il y a bien le soleil par sa chaleur qui lui parle ou encore la pluie, le rire des enfants, l’odeur des fruits et des champs. Il demeure comme un intrus, un imposteur dans ce qui est joie pour le cœur.

Que donnerait-il pour voir, voir son visage, les visages, voir un matin qui se lèvre, le crépuscule, voir, voir! Qui pourrait l’aider? Bartimée se résignait bien malgré lui à son sort.

Il avait bien entendu parler de Jésus par les gens qui passaient. Il amassait des paroles de conversation de passants, paroles qu’il gardait en son cœur et les méditait. Il avait bien entendu que ce Jésus avait le souci des plus pauvres, des exclus comme lui. Il n’avait pas seulement de bonnes paroles pour eux. Il rendait la santé aux lépreux, la parole aux muets, l’ouÏe aux sourds, la vue aux aveugles. Cela lui donnait tant d’espoir que chaque jour son bord de chemin était plus agréable. Bartimée se disait en lui-même : S’il pouvait passer par ce chemin. Il n’avait pas le choix d’attendre comme ce paralysé à Jérusalem, près de la Porte des Brebis qui depuis 38 ans attendait que quelqu’un le plonge dans la piscine qu’on appelle en hébreu Bézatha, sans résultat. Jésus a vu cet homme et il l’a guéri sur place (Jn 5,1-5) Bartimée rêvait la nuit que Jésus venait à lui pour le sortir de sa nuit. Il parlait à Dieu de le mettre sur son chemin.

Comme tous les jours, il se rend sur le bord du chemin, pour s’asseoir dans la poussière et tendre la main. La route n’est pas facile avec ces pierres, son pas est lent. Les passants pressés ne le voient pas, ils le bousculent. Ce jour-là se présentait aussi sombre que tous les autres.

Apprenant que Jésus de Nazareth était là tout près, dans les murmures de la foule, son cœur se met à battre si fort qu’il croit mourir. Il est tellement énervé qu’il regarde à gauche, à droite, comme s’il voyait. Depuis si longtemps qu’il rêve de ce moment. Et voilà que Jésus passe sur son chemin de mendicité. Jésus est tout près, il le sent par le déplacement des gens, les murmures de voix. Il n’en tient plus en place sur son siège de poussière! Comment Jésus pourra-t-il le voir? Tous les gens autour sont debout et ils le cachent à la vue de tous. Il explore avec son grand bâton noueux. Rien à faire, personne ne porte attention à lui son île d’obscurité. Un cri monte en lui, un cri qui est prière, la plus belle prière, celle qui vient du plus profond du cœur. La terre entière devait l’entendre, se disait Bartimée. Oui, oui, crie Bartimée, le Seigneur entend le cri des pauvres! Le cri de ceux qui ont le cœur brisé, l’esprit humilié!

« Jésus, fils de David, aie pitié de moi! »

Les gens l’invectivent pour le faire taire. Ils n’entendent rien de sa prière, de son désespoir. L’aveugle mendiant fait du bruit et dérange, selon eux. Tout comme Jésus sur son chemin de croix, il ne trouve aucune compassion autour de lui. Bartimée ne se résigne pas cette fois. Il crie encore et encore pour vivre cette rencontre avec le seul qui peut faire quelque chose pour lui. Qui mieux que Jésus peut lui rendre la vue?

Bartimée ne cèdera pas aux pressions de la foule. Il crie de plus belle. Dès qu’il entend la voix de Jésus dire à des gens de l’appeler. Bartimée est estomaqué qu’enfin, les gens l’aperçoivent sur son île. Des mains s’amarrent à son corps et l’invitent à se lever en le dirigeant vers Jésus! Dès qu’il est debout, un chemin se trace devant son bâton. À croire que son bâton fend la mer en deux pour le sortir de son île et le conduire à Jésus, son libérateur. Jamais, on avait vu un aveugle faire un bond pareil avec une telle rapidité.

Jésus peut tellement faire plus pour lui que lui rendre la vue. Il peut lui donner une paix que nulle épreuve ne lui enlèvera, une joie que nulle misère n’attristera, qu’aucune richesse n’augmentera. Il peut lui remettre toutes ses fautes, les prendre sur lui, lui donner une légèreté de l’âme, une telle légèreté que l’Esprit n’aurait de cesse de le conduire dans les chemins de l’amour.

Jésus lui demande : que veux-tu que je fasse pour toi? Bartimée n’hésitera pas à crier son désir de voir. Va ta foi t’a sauvé! Bartimée a fait grandir sa foi dans l’obscurité tandis que les pharisiens et les scribes qui voient ne voient pas Jésus. Ils sont aveugles intérieurement, une cécité plus grande que celle de Bartimée.

Aussitôt après avoir entendu les paroles de Jésus, Bartimée se mit à voir et ce qu’il voit en premier c’est Jésus qui lui a rendu la vue. Il ne voit qu’un homme semblable aux autres avec ses yeux nouveaux, mais les yeux de son cœur qui voient dans l’obscurité, reconnaissent Jésus, le Fils du Dieu vivant.

Libéré de son île, Bartimée suit Jésus sur la route.

Qui suit Jésus, il ne marche pas en obscurité, mais il a la lumière qui conduit à la vie (Jn 8,12).

Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. »Des pharisiens qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous des aveugles, nous aussi? »Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché; mais du moment que vous dites : “Nous voyons!”, votre péché demeure. » (Jn 9, 39-41)

Il est temps d’aller nous asseoir dans la poussière sur le bord du chemin avec Bartimée pour crier avec lui : ‘ Jésus, fils de David, aie pitié de moi’.

NDC