4 juillet, Mt 8, 28-34, Les squatters des hommes du cimetière

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Évangile :
Comme Jésus arrivait sur l’autre rive du lac, dans le pays des Gadaréniens, deux possédés sortirent du cimetière à sa rencontre; ils étaient si méchants que personne ne pouvait passer par ce chemin.
Et voilà qu’ils se mirent à crier : « Que nous veux-tu, Fils de Dieu? Es-tu venu pour nous faire souffrir avant le moment fixé? »
Or, il y avait au loin un grand troupeau de porcs qui cherchait sa nourriture.
Les démons suppliaient Jésus : « Si tu nous expulses, envoie-nous dans le troupeau de porcs. »
Il leur répondit : « Allez-y. » Ils sortirent et ils s’en allèrent dans les porcs; et voilà que, du haut de la falaise, tout le troupeau se précipita dans la mer, et les porcs moururent dans les flots.
Les gardiens prirent la fuite et s’en allèrent en ville annoncer tout cela, avec l’affaire des possédés.
Et voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus; et lorsqu’ils le virent, les gens le supplièrent de partir de leur région.
Commentaires :
Deux hommes sont figés à une table de jeu dans un grand casino. Ils sont là depuis des heures, des jours à cette table, sans se lever pour manger, dormir. Ils hésitent à se rendre à la toilette de peur que ce moment soit le bon. Que la mère de l’un soit sur son lit de mort, la femme de l’autre prête à accoucher, rien ne les fera bouger de là. Ils sont sans émotion, le cœur est vide de tout devoir envers l’autre, la conscience et sa lumière ne peuvent rivaliser avec les feux du casino, avec cette atmosphère aseptique, les couleurs miroitantes des cartes de jeu, des tapis, des lustres, des habits luxueux. Le nouveau papa pourrait arracher le cœur de son nouveau-né pour le mettre en jeu.
Deux hommes sont vissés à la chaise de la table d’une taverne, depuis des jours, des années. De chez eux à cette source, le trottoir garde la marque de ce va-et-vient quotidien pour aller là où ils se noient.
Quel proche de l’un de ces hommes risquerait de se mettre sur ce chemin qui les mène à se livrer pieds et poings liés à ce maitre sans visage, à ce roi de carreau en carton, à cette reine de cœur sans cœur? Qui peut gagner à ce jeu, sinon le jeu lui-même qui se nourrit des vivants qui le font vivre?
Partout où l’être humain se met au service d’un roi sans vie, d’un objet sans liberté, il lie sa propre liberté à ce qui ne peut que le rendre esclave. Il voulait gagner la fortune pour assurer à sa famille luxe et aisance. Il voulait l’ivresse pour avoir l’esprit à la fête. Il voulait trouver l’élixir pour le libérer de ses gênes, de son incapacité à se dire.
Ces deux hommes parqués au cimetière n’avaient rien de méchant en eux quand ils rêvaient de fortune ou de guérison. Ils se sont fait prendre sur un chemin aux lumières rutilantes. Un pas à la suite de l’autre, une vitrine et une autre, un roi, une reine, un joker, une boisson et encore une autre, un corps nu, un carrosse, un diamant, une liasse d’argent, une chaine en or, un collier de bronze, une ficelle, un fil d’araignée et plus rien n’y fait pour s’en sortir. Il n’y a que l’araignée à attendre pour nous entourer de ses langes de soie, nous vider de notre lien du dedans avec les autres.
Il n’y a que la mort comme issue dans ce linceul de soie patiemment tissé, il n’y a que la mort qui se fait vraie pour quitter ce monde d’appâts. Oui, devant ce verre d’ivresse qui appelle toujours un autre verre pour s’y maintenir, la soif demeure. Ces hommes du cimetière ont perdu leur intériorité au-dehors, sans défense du dedans, ils se sont fait prendre par le père du mensonge y perdant le dehors et le dedans, le corps et la liberté intérieure qui donne sens au dehors du dedans.
Comme Jésus arrivait, un fait étrange se produit dans les deux hommes possédés par le père du mensonge. À leur habitude, ils servaient aux forces qui les menaient à effrayer les passants, à leur obstruer la voie, à bloquer le chemin. Voilà qu’au jour de la venue de Jésus, les deux hommes sortent du cimetière pour aller vers lui. Et voilà qu’ils se mirent à crier et ce que se fait entendre aux oreilles de Jésus, ce n’est pas la voix de ces hommes, mais la voix de ceux qui les font souffrir. Les squatters du corps de ces hommes se plaignent de souffrir de la présence de Jésus, eux qui trouvent soulagement à faire souffrir ceux où ils trouvent abri.
Jésus au désert n’a pas été trompé par les richesses des rois de papier que lui offrait le squatteur. Il le reconnait bien cet homme libre qui a épuisé tous ces pièges. Il se souvient bien de sa réponse à son offre des richesses de son monde : « L’emmenant plus haut, le diable lui montra en un instant tous les royaumes de l’univers et lui dit : “Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été livrée, et je la donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, elle t’appartiendra tout entière.” Et Jésus lui dit : “Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras un culte.” (Lc 4, 5-8) C’est du dedans que nous adorons, c’est du dedans que nous reconnaissons Celui à qui revient toute adoration et toute gloire. “Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer.” (Jn 4, 24) La vérité c’est que Dieu est amour et que son amour, il nous le prouve en montant sur la croix, son trône de gloire en ce monde cimetière. “Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle.” (Jn 3, 14-16)
Jésus vient nous sortir de nos tombeaux, nous libérer de plus fort pour nous rendre la liberté d’aimer comme il nous aime.
Les démons suppliaient Jésus… “Lorsqu’un homme fort et bien armé garde son palais, ses biens sont en sureté, mais qu’un plus fort que lui survienne et le batte, il lui enlève l’armure en laquelle il se confiait et il distribue ses dépouilles. Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui n’amasse pas avec moi dissipe.” (Lc 11, 21-23) Ils étaient bien forts contre ces deux hommes, mais voilà que le mensonge est dépouillé par la vérité, la méchanceté par l’amour. Le diable et ses sbires ne peuvent rien contre celui qui se rend plus fort par la faiblesse, qui se rend plus riche que toutes les richesses en se faisant pauvre, lui de riche qu’il était, lui en qui subsiste toute richesse.
Cette force est si énorme qu’elle se fait enfant entouré de langes dans une mangeoire et qu’elle ne craint rien d’un dragon qui balaie les étoiles du ciel de sa queue. “Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme! Le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête; elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement. Puis un second signe apparut au ciel : un énorme Dragon rouge feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d’un diadème. Sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la terre. En arrêt devant la Femme en travail, le Dragon s’apprête à dévorer son enfant aussitôt né. Or la Femme mit au monde un enfant mâle, celui qui doit mener toutes les nations avec un sceptre de fer; et son enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son trône, tandis que la Femme s’enfuyait au désert…” (Ap 12, 1-6)
Ce qui se passe au pays des Gadaréniens, lorsque le troupeau de porcs se précipite à la mer, n’est rien comme expression de la force que déploie Dieu dans la faiblesse de son Fils qui marchera jusqu’à la croix pour y être élevé afin de nous attirer à son amour. Quand tous les morts sortiront de la mer, de la terre, de la pierre par la puissance de l’Esprit et les mérites du Fils de Dieu s’offrant pour nous dans la volonté du Père, ce sera encore une bien faible expression de la puissance de son amour, et pourtant que de puissance se manifestera dans cet amour fidèle en ses promesses. “Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour.” (Jn 6, 40)
À la vue des porcs se précipitant dans la mer, les gardiens prirent la fuite et racontèrent l’affaire des possédés. Et voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus. Devant cette force capable de précipiter un troupeau à la mer, les gens sont tremblants à sa vue et ils le supplient de partir.
Les démons qui voyaient la lumière de l’identité de Jésus le supplient de les envoyer dans les porcs. Les gens de la ville supplient Jésus de partir de la ville, lui qui venait de rendre la liberté à deux des leurs qu’ils ne parvenaient pas à soigner.
“Et tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs oeuvres étaient mauvaises. Quiconque, en effet, commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses oeuvres ne soient démontrées coupables, mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses oeuvres sont faites en Dieu.” (Jn 3, 19-21)
NDC