5 juin, Mc 12, 38-44 : La veuve, l’amour et la rose.

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Évangile :

Dans son enseignement, Jésus disait : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers rangs dans les synagogues et les places d’honneur dans les diners. Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement : ils seront d’autant plus sévèrement condamnés. »

Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regarda la foule déposer de l’argent dans le tronc. Beaucoup de gens riches mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et déposa deux piécettes.

Jésus s’adressa à ses disciples : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Commentaires :

Jésus enseigne de se méfier de l’attitude ostentatoire des scribes, non par mépris du scribe, cet écrivain public dont la tâche avait son utilité pour dresser des actes ou d’autres documents. (Jér 36.4, 18, 32; Jér 32, 12). Jésus enseigne de se méfier du scribe qui exerce sa fonction non pour servir, mais pour se servir. Devant la veuve éplorée, demandant le secours du scribe pour régler ses droits de succession, il était aisé pour le scribe d’exploiter la vulnérabilité de cette femme et de dévorer ses biens. 

Quoi de mieux que la richesse pour s’enrichir toujours plus? Avec la prospérité viennent les riches vêtements, les salutations sur la rue, les invitations à de grands festins, les premières places dans les synagogues. Plus encore, aux yeux des infortunés et autres déshérités, le nanti parait béni de Dieu. Le malheur semble l’ignorer, il marche la tête haute et le regard fier. 

Méfiez-vous des apparences, enseigne Jésus, car au-dehors tout brille de réussite pour le scribe, mais au-dedans, c’est l’angoisse, le vide sans amour, la quête d’ivresse pour faire taire sa conscience. Au-dedans, il est seul avec ce bien mal acquis qui ne peut lui apporter amour et paix. Il croisera, un jour, au détour de son chemin, l’une de ces femmes dont il s’est approprié les biens. Elle lui tendra la main pour recevoir quelques piécettes. Que fera-t-il? Il la repoussera, en évitant bien de se faire toucher pour ne pas se rendre impur. Pourtant, cette veuve avec ses apparences de misérable a un cœur en paix et plein d’amour. A-t-elle de la rancune envers celui qui l’a dépouillée? A-t-elle mémoire que c’est cet homme qui la frôle de ses vêtements solennels? Non, elle a le cœur libre de vengeance, elle cherche quelques sous pour les offrir au Temple afin de rendre grâce de tout l’amour qu’elle a vécu et qu’elle continue de vivre. Elle est si riche cette femme dans ces haillons devant ce pauvre riche en limousine et pourtant dans la réalité apparente, tout semble crier le contraire. 

Dieu toutefois n’est pas dupe de ces fausses lumières et il l’enseigne par la parole vivante de son Fils bien-aimé en qui il a mis tout son amour. Il l’enseigne non seulement en parole, mais en actes, car lui, le riche de la vraie richesse du dedans comme du dehors : « Il s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté » (2Co 8,9). À nos yeux, il est pauvre sur sa croix et pourtant quelle richesse pour nous tous, car dans sa mort, il nous revêt de sa vie! « Vous voyez ce pain, ce petit morceau de pain que je vous donne à manger. » « Ceci est mon corps. » Vous voyez du pain et pourtant c’est toute mon humanité et toute ma divinité qui sont dans ce pain que je vous donne en nourriture. » Le Soleil de la justice, afin de venir en nous et nous chauffer pour l’éternité, s’est enfermé dans le pain pour descendre en nous. Peut-il nous donner plus grande richesse que cet amour qui se fait pauvre pour nous permettre de le recevoir et sortir de notre pauvreté? 

Jésus est assis dans le Temple, des gens riches déposent de grosses sommes, les pièces applaudissent les donateurs en tombant dans le tronc. Les gens tournent le regard pour découvrir ces généreux donateurs. Les riches gesticulent de satisfaction pour être bien remarqués. Ils se sont revêtus de leurs plus luxueux vêtements pour être reconnus dans la foule. Ils ont le cœur qui bat vite à donner trop, c’est toujours trop même si c’est du superflu. Leurs visages rougis montrent bien cet effroi de donner, eux qui veulent toujours gagner et ne jamais rien perdre. Pourtant, ils savent bien qu’ils recevront plus qu’ils ont donné par la renommée qu’ils se font. Qui se méfiera de venir faire affaire avec ces gens si généreux pour le Temple? Méfiez-vous des scribes, disait Jésus, méfiez-vous de ce qui étouffe l’amour dans le cœur et conduit à la solitude malgré tous les regards d’admiration de nos attraits extérieurs.

Jésus, comme  suite au vacarme provoqué par la pluie de pièces des riches, entend le son délicat de deux piécettes qui résonne comme des cloches de cathédrale à ses oreilles, comme un chant d’action de grâce.
Écoutez, dit Jésus à ses disciples, cette musique céleste du cœur, regardez le chœur des anges qui entourent cette femme. Les disciples ne voient qu’une pauvre femme, comme ils ne verront qu’un simple morceau de pain lorsque Jésus leur dira : « Ceci est mon corps, donné pour vous; faites cela en mémoire de moi. » (Lc 22, 19)

« Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. » Il n’y a pas de richesse qui vaille cet amour que chante cette femme dans sa solitude. Elle n’attire pas l’attention comme le riche et pourtant elle est en union avec tous ceux qui vivent dans l’amour et avec Dieu qui n’est qu’Amour et qui est l’Amour.

« Le salut d’un roi n’est pas dans son armée, ni la victoire d’un guerrier, dans sa force. lllusion que des chevaux pour la victoire : une armée ne donne pas le salut. Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine. » (Ps 32, 16-19) et encore : « Je n’ai nul besoin des boucs de vos troupeaux, parce que toutes les bêtes des forêts m’appartiennent et les milliers d’animaux qui paissent sur les collines… Immolez à Dieu des sacrifices de louanges et d’actions de grâces. » (Ps 49, 9-10.14) Écoutez le chant du cœur de cette femme, voyez la lumière de la vie dans son visage… elle sait que l’amour est plus fort que la mort et c’est tout ce qu’elle attend de la vie sur cette terre, de l’amour.

Méfiez-vous de la quête des apparences qui éloignent de l’amour. Écoutez cette anecdote racontée par Rainer Maria Rilke : On est en 1906 et Rilke se promène avec une amie au Jardin du Luxembourg. Devant la grille, une vieille femme mendie. Ses yeux ne se lèvent jamais vers les passants, aucune prière ne sort de ses lèvres. Elle mendie, le dos rond toujours couvert d’un fichu noir. Rilke a l’habitude de déposer dans ses mains une aumône. La vieille femme, sans lever la tête, ne dit jamais un mot de remerciement. Ce jour-là, l’amie dit à Rilke : « Elle est peut-être riche et possède une cassette comme l’Harpagon de Molière! » Rilke ne répond que par un léger regard de reproche et poursuit jusque devant la mendiante, qui vient juste de s’installer dans sa pose sans avoir encore rien reçu. Le jeune homme s’incline alors avec respect et dépose une rose sur les genoux de la vieille dame. Celle-ci lève alors les yeux sur Rilke, et avec un geste prompt, lui saisit la main, la baise. Puis elle se lève et s’en va à petits pas usés — sans mendier davantage ce jour-là. Ce fut pour la jeune femme une immense leçon.

NDC